“ Ces photos permettent de déclencher le débat“ Rencontre avec deux journalistes de Dysturb

Photographie de Virginie Nguyen Hoang prise à Gaza en 2014 Crédits photographiques : Claire Loilier

 

Le 12 octobre, les terminales L ainsi que notre équipe ont collé une affiche immense sur les murs du lycée. Coller des affiches, c’est la mission que s’est donné un collectif de journalistes, nommé Dysturb. Fondé en 2014 par le journaliste de guerre Pierre Terdjman. En collant ses affiches, dans la rue ou des établissements scolaires, ces journalistes veulent « déclencher le débat, les conversations », selon Gaïa Squarci. Après une séance de découpage/étalage de colle/collage, cette journaliste et son homologue Laurence Geai ont répondu à nos nombreuses questions sur leur profession et sur  Dysturb.

Rencontre avec Dysturb : questions à Gaia Squarci & Laurence Cornet
Crédits photographiques: Deborah Dubost-Sakhi

Quel est votre parcours professionnel ?

Laurence Geai : J’ai commencé par travailler en tant que critique de photo d’art, puis je me suis mis petit à petit à accompagner les photographes sur le terrain, puis à organiser mes propres reportages. Aujourd’hui je travaille pour la presse écrite, surtout sur des sujets sur des pays en guerre, même si je ne me rends jamais directement sur le front. Je préfère montrer d’autres côtés de la guerre, comme la vie des civils.

Gaïa Squarci : J’ai étudié l’histoire de l’art en Italie, puis j’ai étudié le photojournalisme à New York. Je travaille maintenant en tant que photojournaliste, la plupart du temps dans les pays en guerre. 

Pourquoi avez vous choisi de rejoindre Dysturb ?

G: Je collabore avec Dysturb depuis des années. Je trouve que c’est une autre façon de  parler aux gens, de faire entendre ce qu’on a à dire grâce à des images. Il y a de moins en moins de confiance dans les médias traditionnels, il faut donc informer les gens d’une autre manière.

L: Dès le début, ce collectif m’a tout de suite parlé. Je trouve que les images permettent d’avoir un autre regard sur des situations dans le monde, comme des conflits ou des catastrophes. Je suis actuellement directrice éditoriale du journal Dysturb. Mon rôle, c’est de superviser le journal, choisissant les sujets et en commandant les articles. Je sélectionne aussi les photos qu’on collera dans la rue, dans les lycées ou autres bâtiments publiques.

Rencontre avec Dysturb
Crédits photographiques : Deborah Dubost-Sakhi

Comment sélectionnez vous les photos que vous collez sur les murs ?

L : Déjà, on les choisit en fonction du lieu où on veut les afficher. Ensuite, on ne choisit jamais de scènes trop violentes, car il y a d’autres moyens pour montrer ce qu’il se passe dans le monde. Il faut que le message de la photo soit compris rapidement, sans choquer ou embrouiller le public. La photo doit être un juste milieu entre ce que ça raconte et comment ça le raconte. Il faut aussi bien sûr que ça représente un sujet qu’on veut défendre, que ce soit une crise inconnu du grand public, quelque chose dont on ne parle pas. Mais la plupart du temps, ce sont les institutions avec lesquelles on est en contact qui nous demande des sujets précis.

Rencontre avec Dysturb
Crédits photographiques: Deborah Dubost-Sakhi

Comment faites vous pour gérer la peur et la pression lorsque vous opérer dans un pays en guerre ?

G : Il n’y a pas de la peur que sur le front. Par exemple, j’ai fais un reportage au Salvador (Amérique Centrale), où il y a beaucoup de gangs, et des affaires de drogue et de trafic d’humains. C’est difficile de travailler dans ces conditions, surtout quand on sait que des journalistes se font enlever ou tuer dans ce pays. Cette angoisse d’être éliminée par le gouvernement ou une autre organisation peut être permanente.

L : Pour moi, ce n’est pas forcément une histoire de peur, plutôt d’adrénaline. Malgré le danger, on a toujours envie de repartir, et certains journalistes peuvent devenir “accros“ au reportage de guerre pour cette raison.

Comment vos proches réagissent-ils à votre métier ?

L : N’ayant pas de mari ou d’enfants, je n’ai pas cette culpabilité de faire ressentir la peur à mes proches, qui fait changer de métier de nombreux collègues. Je ne suis jamais allée dans des endroits très dangereux, et j’ai établit une relation de confiance avec mes parents. Quand parfois il se passe quelque chose de risqué ou dangereux, le mieux c’est de le leur raconter au retour !

G : Je n’ai moi non plus pas de famille proche. Je pense qu’il faut aussi savoir écouter son instinct, j’ai par exemple déjà refusé un reportage en Syrie, qui me paraissait trop dangereux.

 Quelles sont les réactions des personnes quand elles vous voient les photographier ?

G : La vision de notre métier est toujours différente d’une personne à l’autre. Parfois, les gens veulent être entendus, et nous aident durant nos reportages, parfois non. Il faut savoir être à l’écoute des signaux qu’elles envoient, et savoir faire la part des choses, et surtout ne jamais stigmatiser ou donner une étiquette à qui que ce soit. On a le devoir de protéger nos sources, ainsi que les personnes photographiées, il m’est ainsi déjà arrivé de photographier des sujets de dos.

L : C’est important d’instaurer une relation de confiance avec eux, d’expliquer ce qu’ont veut faire, et comment on veut le faire. On est souvent bien accueilli quand on prend le temps de les connaître.

N’avez-vous pas un sentiment d’impuissance face à ces personnes dévastées par les conflits ?

G : Je ressens toujours des émotions assez complexes lors d’un reportage, un mélange de culpabilité, d’impuissance et de tristesse, mais aussi d’indignation. Ça donne envie de partager ce que l’on voit avec les personnes qui vivent ici en toute sécurité, très loin de la guerre. Il faut montrer qu’on n’est pas seuls sur Terre, qui se passe des choses terribles à moins de 3h d’avion d’ici. Les photos permettent d’être projeté dans une situation, de mieux comprendre ce qu’a pu ressentir le sujet.

L : Pour moi ces situations sont stimulantes, ça me donne encore plus envie de faire mon métier, car il faut que les gens sachent ce qui se passe hors de chez eux, surtout les personnes qui peuvent changer ces situations !

Pensez vous que les enfants et adolescents doivent avoir le droit à l’information au même titre que les adultes, ou faut-t-il les préserver de certains faits d’actualité ?

L : Non je pense que les enfants doivent eux aussi connaître l’actualité, comme les adultes. Au contraire, c’est important de les accompagner dans cette démarche, en parlant avec eux de ce qui se passe dans le monde. Ce qu’on peut peut-être modifier, c’est la façon de les informer. La guerre, par exemple, n’a pas besoin d’être montrée avec des images sanguinaires, très « trash » pour être comprise, j’en ai fais l’expérience en parlant avec des classes de maternelles, qui comprenaient très bien quand je leur parlait de mon expérience.

Cette rencontre a été très enrichissante pour nous tous, car elle nous a permis de comprendre la réalité du métier de photojournaliste, réalité trop souvent masquée ou embellie.

Claire Loilier