Revue de presse du 19 juin 2020 : LA DETTE, « QUOI QU’IL EN COÛTE » ?

LA DETTE, « QUOI QU’IL EN COÛTE » ?

 

« Quoi qu’il en coûte ». Tel était le crédo de notre président lors de sa première allocution annonçant le début d’une longue période de confinement le 16 mars dernier. Et ce n’était visiblement pas du bluff au regard des prévisions qui déchaînent les passions ces derniers jours. On peut depuis lire de tout, alors entre « la France court à la catastrophe » et « Non, la France ne va pas s’écrouler sous la dette publique » que penser ?

On avait commencé à s’y habituer à cette dette, chaque année plus importante, nourrissant les débats des pro et anti-dette, mais aujourd’hui, alors que les projections budgétaires parlent d’une dette de plus de 115 % voire 120 % du PIB français, ce débat n’a jamais été autant d’actualité. La ligne rouge du PIB serait franchie. Partout en Europe et dans le monde, les Etats se sont mobilisés financièrement pour éviter la catastrophe « économique et sociale ». Avoir confiance. C’est ce qu’Emmanuel Macron a essayé de véhiculer : de la confiance pour que les créanciers mais aussi les citoyens continuent de croire en notre monnaie. Car ne l’oublions pas, ce qui fait la monnaie, sa valeur, c’est la confiance que tous nous lui accordons. Comme nous le rappelle Olivier Babeau dans Valeurs Actuelles1, écrivant que « [la] soutenabilité [de la dette] est fonction de la confiance qu’ont les prêteurs dans la capacité des États à rembourser ». D’après le haut fonctionnaire Nicolas Dufrêne et l’économiste Alain Grandjean dans un article paru dans Alternatives Economiques2, « Il faut annuler purement et simplement les dettes publiques détenues par les banques centrales nationales de l’Eurosystème pour le compte de la BCE » (Banque Centrale Européenne), et tout cela sans atteindre à la confiance de nos créanciers, simplement par un jeu d’ardoise : « [Le] passif [de la BCE] est en effet constitué de monnaie centrale, dont elle est à l’origine et qu’elle peut créer sans limites. Dès lors, peu importe que son bilan soit déséquilibré : si un actif disparaît, elle n’a qu’à modifier son passif comme bon lui semble ».

Selon ces spécialistes, le seul problème de cette solution réside dans l’indépendance de la BCE. Ils écrivent que « la « politique » monétaire que nous connaissons n’a rien d’une politique puisque l’indépendance des banques centrales les coupent précisément du pouvoir politique ». Avis contraire pour Olivier Babeau, qui rappelle que nous « ne pouvons actuellement boucler notre budget qu’en empruntant en permanence » et qui s’exclame qu’il s’agit de « la dépense reportée sur nos enfants et petits-enfants ». Ce que démentent catégoriquement les spécialistes d’Alternatives Economiques revendiquant que l’annulation de la dette « Sur le plan économique [libérerait] des sommes gigantesques immédiatement […] de la contrainte du remboursement par les États. Au lieu de faire rouler la dette pour payer ces anciennes dettes avec de nouvelles dettes (on s’y perdrait presque…, NDLR), ces derniers pourraient instantanément émettre une même quantité de dettes pour investir dans l’économie avec un ratio de dette/PIB inchangé. Les arguments sur le poids de l’endettement public transmis à nos enfants se verraient couper l’herbe sous le pied… ».

Pour Sébastien Laye « la France ne va pas s’écrouler sous la dette publique », écrit-il dans une chronique publiée dans Capital3. L’économiste à l’Institut Thomas More cite l’exemple du Japon qui « vit très bien avec une dette de 200% du PIB depuis des décennies », en nuançant tout de même que l’Italie le « vit moins bien avec 130% » du PIB. Il n’oubliera cependant pas de rappeler que « le premier État est complètement souverain avec sa monnaie souveraine et sa propre banque centrale (et ne peut donc pas techniquement faire défaut, avec en plus une dette majoritairement détenue par sa propre banque centrale et des agents domestiques) » (ramenant au problème d’indépendance précédemment évoqué de la BCE) à contrario de l’Italie pour laquelle il invoque sa « situation […] au sein de la construction européenne ». Pour lui, ce qui pose problème c’est surtout la manière d’exprimer la dette, sous forme de ratio « dette/PIB » qui dans le contexte actuel « ne veut plus dire grand-chose avec les fortes variations du PIB attendues ». Avant de défendre que l’« État n’est pas un agent économique comme un autre » et qu’il lui est impossible de baisser ses consommations ou d’augmenter ses recettes de manière très importante. Un discours qui va dans le sens de Xavier Ragot, Président de l’OFCE (Observatoire Français des Conjectures Économiques) qui assure que « le vrai monde d’après, c’est celui de l’endettement », paroles rapportées dans un article de Samia Dechir pour Public Sénat4. Si Claude Sicard, dans un article du journal Contrepoints5 initialement publié dans Les Echos il y a deux ans, concède que le ratio su-mentionné « n’a guère beaucoup de sens », il somme de rappeler qu’il « est la règle pour les pays appartenant au club de la zone euro » et s’insurge en déclarant que « notre pays, s’il veut demeurer dans l’Union européenne, ne peut pas continuer à enfreindre les traités en matière de déficit budgétaire et d’endettement ».

A l’exception peut-être que les 27 décident de concert d’annuler leur dette. Rappelons-le tout de même : l’Union Européenne, c’est d’abord et avant tout ses États membres qui la composent et surtout qui l’ont créée. A l’heure où nous faisons le bilan de la crise sanitaire, de ses coûts, des sacrifices qu’elle a induit et induira, et où la question de la souveraineté des États et au cœur des discussions, le débat autour de la dette sera sûrement une composante importante du débat public et politique des prochaines années…

Mathieu Duval

 

1Olivier Babeau, Dette, mensonge et overdose, publié le 22 juin 2020, d’après https://www.valeursactuelles.com/clubvaleurs/economie/dette-mensonge-et-overdose-119279

2Alain Grandjean et Nicolas Dufrêne, Annulation de la dette publique : possible juridiquement, nécessaire économiquement, publié le 12 mai 2020, d’après https://www.alternatives-economiques.fr/annulation-de-dette-publique-possible-juridiquement-necessaire-economiqu/00092745

3Sébastien Laye, « Non, la France ne va pas s’écrouler sous la dette publique », publié le 17 mai 2020, d’après https://www.capital.fr/economie-politique/non-la-france-ne-va-pas-secrouler-sous-la-dette-publique-1370229

4Samia Dechir, Creusement de la dette publique : la France a-t-elle le choix ?, publié le 3 juin 2020, d’après https://www.publicsenat.fr/article/debat/creusement-de-la-dette-publique-la-france-a-t-elle-le-choix-182962

5Claude Sicard, L’endettement de la France devient-il dangereux ?, publié le 25 juin 2018, d’après https://www.contrepoints.org/2018/06/25/318924-lendettement-de-la-france-devient-il-dangereux