Portrait – Patrick Chauvel : « L’homme aux 34 guerres »

Patrick Chauvel a 71 ans. Photo-reporter de guerre, il a tout vu, tout vécu. Depuis plus de 50 ans, il parcourt les quatre coins du globe dans le but de nous informer sur les conflits qui se déroulent, parfois sans même que nous le sachions. Le jeudi 17 septembre, nous l’avons reçu au lycée. Un mois plus tard, nous avons pu écouter une seconde fois celui que l’on surnomme « l’homme aux 34 guerres ». Récit de deux conférences captivantes…

 

Au commencement

Avant d’être le photographe multiprimé et internationalement reconnu que l’on connaît, Patrick Chauvel était un adolescent comme les autres, enfin presque. Il quitte l’école en 3ème et doit alors, selon les dires de son père « se démerder », et doit donc enchaîner les petits boulots. Bercé par les récits de voyage des amis de son père journaliste, dont le reporter et romancier Joseph Kessel, il décide ensuite de partir en tant que tant que travailleur volontaire en Israël en 1967, à l’âge de 17 ans ; avec en poche du matériel photographique fourni par les connaissances de la famille.

Crédits photographiques : Louis Jamin

Peu après son arrivée, la guerre dite des « Six Jours » débute, elle oppose l’état palestinien à Israël. N’ayant pas froid aux yeux, le jeune Patrick Chauvel répond à l’appel de l’aventure, il part donc aux côtés des soldats israéliens et réalise son premier reportage. Malheureusement, lorsqu’il développe les photos, il s’aperçoit que toutes « étaient ratées ». Un an, et des cours de photographie, plus tard, il s’envole pour le Viêtnam, ayant trouvé sa vocation. Alors que la guerre fait rage entre Nord-Vietnamiens communistes et unionistes, et Américains soutiens des Sud-Vietnamiens, le jeune photo-reporter anticommuniste se heurte à la complexité de la réalité.

Un jour comme les autres sur le front, embourbé dans la jungle boueuse, Patrick Chauvel fait tomber son objectif et s’exclame « Merde ! » ; il fait ainsi la rencontre d’un soldat communiste parlant français. Ce Nord-Vietnamien lui expose ses arguments en faveur d’un Viêtnam communiste unifié et débat avec lui. Quelques heures plus tard, le guérillero se fait exécuter par l’armée américaine.

Sur le terrain, Patrick Chauvel se rend également compte des exactions de l’armée ; notamment illustrées par le photoreporter Vietnamien (depuis naturalisé Américain) Nick Ut avec son célèbre cliché de « la petite fille au napalm », Kim Phúc lors du bombardement de son village par l’armée sud-vietnamienne. « Je n’étais d’accord avec personne, bref, j’étais devenu journaliste » résume-t-il. Sur  le front, un photo-journaliste se doit d’être neutre. Ainsi, il est présent sur le théâtre du conflit en tant que témoin, qu’observateur : « je suis là pour être une sentinelle », dit Patrick Chauvel. Il a depuis sillonné le monde entier pour poursuivre ce but.

Crédits photographiques : Deborah Dubost-Sakhi

Dans le feu de l’action

S’il a vite pris conscience de l’intérêt et de la nécessité du métier, informer et raconter une histoire ; Patrick Chauvel est au départ devenu photojournaliste pour assouvir sa soif d’aventure. Et le moins que l’on puisse dire est qu’il n’a pas été déçu. Il a par exemple dû parcourir le Salvador à cheval pour rendre à temps la pellicule de ses clichés pris sur le théâtre du conflit, affronter des pirates à Haïti ou passer la douane de nombreux pays illégalement, revenant ainsi de ses voyages avec assez d’anecdotes et de vécu pour écrire un livre (ce qu’il a d’ailleurs fait plusieurs fois par la suite).

Mais Patrick Chauvel a également vécu bon nombre d’expériences traumatisantes au cours de sa carrière. Il a manqué de mourir à quelques secondes près dans l’explosion d’un bâtiment en Afghanistan, il s’est fait tirer dessus par l’armée américaine avec un fusil d’assaut à plusieurs reprises, il a passé quelques jours dans une geôle syrienne, s’est retrouvé face à un peloton d’exécution, et s’est fait lancer dessus un marteau lors d’une manifestation des gilets jaunes à Paris, épisode à propos duquel il plaisante, décrivant son caractère profondément “ridicule et improbable”. Et au-delà de ça, il a assisté à un nombre incalculable de scènes de violence, notamment envers les populations civiles, qu’il a dû photographier, confronté à l’horreur impitoyable de la guerre et à l’impuissance incombée par son rôle, qu’il a dû se résoudre à accepter.

Ainsi au fil des années, son rapport à la mort, qu’il a frôlé plusieurs fois et qui constitue son cadre de travail, et au danger, qu’il côtoie en permanence, a évolué. S’il ressent toujours le même frisson d’adrénaline sur le terrain, cela fait des années qu’il ne craint plus de perdre la vie dans le feu de l’action : « ça fait partie de mon métier », nous dit-il. Patrick Chauvel nous a également parlé d’un autre aspect de son métier : le syndrome de stress post-traumatique, un trouble anxieux qui affecte également les anciens soldats et les vétérans, les rescapés des attentats ou encore les victimes de viol. Il est de temps à autre réveillé par des cauchemars lui rappelant des moments vécus sur le front, et déclare parfois ressentir un sentiment de panique en présence de la foule. Il s’estime néanmoins « chanceux » en comparaison de ses confrères qui sont touchés plus durement par ce trouble, véritable effet secondaire de la profession.

Crédits photographiques : Deborah Dubost-Sakhi

 

Témoin du sang et des larmes

Ainsi, il s’est rendu lors de son dernier voyage en 2019 dans le dernier bastion tenu par l’Etat Islamique en Syrie : Baghouz. Petite ville agricole paisible avant la guerre civile qui a débuté en 2011, Baghouz a été le terrain d’affrontements chaotiques entre Les Forces Internationales Syriennes (une alliance arabo-kurde) secondées par l’alliance internationale menée par les Etats Unis. Alors que la durée des combats était estimée à quelques jours, le siège a duré plus de 2 mois, aboutissant le 23 mars sur la libération d’une ville en cendres.

Occupée par les terroristes depuis 2014, Baghouz a été témoin de la prise d’otage des civils par les 10 000 combattants aux abois de Daesh et leurs familles (souvent très nombreuses). De janvier à mars s’est déroulée une lutte acharnée entre les 2 camps, avant tout meurtrière et destructrice pour les populations civiles, privées de nourriture et d’eau et soumises à la charia et parfois à l’esclavage, des femmes notamment. Patrick Chauvel voit dans le siège de Baghouz une occasion d’énoncer une évidence qu’il juge bonne à rappeler : « Dans n’importe quelle guerre d’aujourd’hui, les premières victimes sont tout d’abord les civils. »

De son expérience à Baghouz, le reporter de guerre garde le souvenir d’un combat particulièrement violent, qui s’est conclu sur le massacre des derniers djihadistes avec leurs femmes et leurs enfants, dont ils se servaient de boucliers humains. Ce jour-là, lorsque les FDS et l’armée américaine ont « fini le sale boulot », tous les journalistes sur place ont été interdits de se rendre sur le front, sans doute dans une volonté de la part des combattants libérateurs de ne pas « montrer l’horreur » des véritables scènes de charnier dans la ville.

Après la fin des combats, restent des milliers de veuves et d’orphelins de djihadistes. Les femmes, animées comme leurs défunts maris d’une véritable haine envers les Occidentaux et les mécréants et d’un fanatisme sans limites pour un islam rigoriste, sont aussi combattives que ces derniers et n’hésitent pas à se donner la mort dans des attentats-suicides à la bombe.

Si les femmes de djihadistes irakiennes sont parfois jugées, la plupart sont entassées avec leurs enfants dans des camps tenus par les Kurdes à proximité de Baghouz. Beaucoup d’entre elles ont rejoint l’Etat Islamique depuis d’autres pays, dont notamment la France. Se pose alors la question du retour des enfants dans les pays d’où provient leur famille, qui dépend du bon-vouloir extrêmement limité de ces-mêmes pays.  Pour Patrick Chauvel, la situation d’abandon dans laquelle sont laissés les enfants de djihadistes, parfois orphelins est une véritable « bombe à retardement ». Il évoque par exemple le cliché qu’il a pris d’un enfant d’origine russe, errant seul dans les décombres de la ville, pendant près de 5 jours, à la recherche de ses parents. Cette photo est une des pièces-maîtresses de son dernier reportage.

Garder le flambeau

Mais après 64 ans de carrière, ce ne sont ni l’âge ni les traumatismes qui ressurgissent à l’occasion qui vont arrêter Patrick Chauvel, qui garde le ton gouailleur et le côté tête brûlée, de ses débuts. Même s’il admet avoir une moins bonne condition physique que dans ses jeunes années, le photoreporter ne compte pas raccrocher l’appareil photo de sitôt. Il nous confie ne jamais aimer le moment où on lui pose la question de sa retraite, répondant invariablement : « J’arrêterai ce métier quand je serai mort ! ». Ce qui a le mérite d’être clair.

Néanmoins, sa volonté de continuer à photographier les conflits du monde ne l’empêche pas de penser à son héritage. Il a créé en 2014 sa fondation pour rassembler l’intégralité de son œuvre, pas moins de 380 000 photographies et 1000 heures de documentaire. Son travail, désormais exposé en permanence au Mémorial de Caen, a fait l’objet de nombreux prix et récompenses. Pattrick Chauvel a notamment reçu le prix Word Press Photo en 1996 et le Prix Bayeux-Calvados en 2019 pour son reportage à Baghouz.

Malgré cette reconnaissance, Patrick Chauvel avertit sur les conditions de travail très précaires de son métier, au-delà du danger évident sur le terrain. « Être photoreporter de guerre c’est être dans l’incertitude, l’instabilité permanente, et en plus ça ne paye pas beaucoup », plaisante-t-il, avant d’ajouter « la seule photo sur laquelle je touche encore des royalties est celle où Bob Marley m’invite à fumer un joint ». 

Être reporter de guerre nécessite d’être animé par la passion du métier, ce qui est toujours le cas de Patrick Chauvel. En témoigne son projet de voyage au Mali, où la France a déployé plus de 5000 militaires pour lutter contre les djihadistes au nord du pays. Lorsque nous l’avons rencontré en octobre, Patrick Chauvel désirait également se rendre aux Etats Unis pour l’élection du 5 novembre, assurant voir dans les fortes tensions du pays « tous les signaux d’une guerre à venir ». Si les jours suivant l’élection se sont déroulés sans violences, 2 mois après le résultat du vote des militants suprémacistes et néo-nazis pro-Trump se sont introduit par la force dans le Capitole ; confirmant en partie les craintes du photoreporter.

La certitude de Patrick Chauvel de ne jamais prendre de retraite est ainsi d’autant plus justifiée à ses yeux par le caractère « humain » de la guerre. « La guerre est une caractéristique à part entière de l’humanité, l’une ne perdure pas sans l’autre. »

 

Louis Jamin